La confidentialité des échanges numériques est devenue une préoccupation majeure pour des millions de personnes à travers le monde. Cette préoccupation concerne leur vie privée, mais aussi leur sécurité. Elle est surtout palpable lorsque les prestataires opèrent dans des pays autoritaires où la surveillance des citoyens est chronique. Certains opérateurs, comme Orange, publient un rapport de transparence plus ou moins régulièrement sur les interceptions et les données concernant des clients demandées par les autorités. Quoi qu’il en soit, cela offre peu de garanties aux clients sur le respect de leur vie privée et de leur sécurité.
La Birmanie (Myanmar) fait partie des pays où l’opposition est étroitement surveillée et durement réprimée. Après une courte parenthèse vers la démocratie, le pays est retombé entre les mains des militaires à la faveur du coup d’État organisé par le général Min Aung Hlaing le 1er février 2021. Fin 2025, la junte militaire a organisé des élections qualifiées de mascarade par les opposants, pour la plupart en exil par crainte des représailles. Les militaires, d’anciens militaires et leurs soutiens politiques ont largement remporté ces élections, et le général Min Aung Hlaing se retrouve à la tête de l’État entouré d’un gouvernement dominé par des personnalités militaires.
Telenor ASA est une société téléphonique norvégienne qui a commencé à intervenir en Birmanie en 2014. En juillet 2021, elle a vendu sa filiale birmane. Cette transaction a entraîné le transfert de toutes les données clients et des technologies de surveillance active mises en place par Telenor à une entreprise liée à l’armée. Le groupe a quitté le Myanmar en mars 2022. Entre le coup d’État et le départ de Telenor de Birmanie, l’armée a régulièrement réclamé à Telenor Myanmar Ltd. de divulguer des données spécifiques concernant certains utilisateurs, notamment celles de clients soupçonnés d’être opposés au coup d’État. La filiale a transmis ces informations. Plusieurs documents démontrent que la maison mère a recommandé à Telenor Myanmar Ltd. de se conformer à la demande de divulgation d’informations émanant de l’armée.
Le 8 avril 2026, l’organisation suédoise à but non lucratif Justice and Accountability Initiative (JAI) a engagé une action collective contre Telenor ASA devant le tribunal de district d’Asker og Bærum (Norvège). En vertu du droit norvégien, les plaignants réclament à la société des dommages et intérêts pour avoir partagé avec l’armée des données sensibles les concernant (nom, adresse postale, comptes Facebook et bancaires, portefeuilles électroniques, numéros d’identification, données de localisation, journaux d’appels).
JAI a eu connaissance d’au moins 1 253 numéros de téléphone appartenant à des utilisateurs dont les données ont été partagées. Les avocats réclament 9 000 euros par client dont les données ont été divulguées à l’armée. De son côté, l’entreprise indique avoir été légalement tenue de se conformer aux demandes des militaires et n’avoir eu d’autre choix que d’obtempérer afin de protéger ses employés.
Deux personnes représentées dans cette affaire réclament également des dommages et intérêts pour préjudice financier. Le 31 octobre 2021, l’armée birmane a demandé les relevés d’appels d’un numéro de téléphone appartenant à M. Zeya Thaw, rappeur et homme politique de renom. Telenor Myanmar Ltd. les a transmises. Le 18 novembre 2021, Zeya Thaw a été arrêté. Il a été condamné à mort à l’issue d’un procès à huis clos en janvier 2022, et sa veuve, Tha Zin, a appris son exécution par pendaison dans le journal le 25 juillet 2022. Elle a entrepris des démarches pour obtenir réparation. Le 5 septembre 2021, M. Aung Thu, militant de la société civile, a été arrêté et inculpé de sédition. Le 22 septembre, l’armée a demandé à l’opérateur les données le concernant. Ce dernier s’est exécuté. Aung Thu a été condamné à cinq ans de prison pour terrorisme à l’issue d’un procès secret et arbitraire. Il a été libéré en 2025 après avoir purgé les deux tiers de sa peine.
Si le tribunal confirme que l’affaire peut être jugée dans le cadre d’un recours collectif, il fixera une date d’audience au cours de laquelle les deux parties pourront présenter leurs preuves et leurs arguments. Si elle aboutit, cette affaire sera la première à contraindre une entreprise de télécommunications à rendre des comptes pour ne pas avoir suffisamment protégé les données de ses clients face à un régime autoritaire.
