Aux États-Unis, les réformes menées à coup de coupes budgétaires brutales et la chasse aux postures dites woke n’ont pas tardé à susciter prudence, voire reddition parmi les chefs d’entreprise. Trois cabinets de conseil (Corporate Board Member, GRC Diligent et FTI Consulting) ont interrogé plus de 200 administrateurs de sociétés étatsuniennes sur leurs priorités, leurs défis, leurs perspectives et leurs impressions quant au climat des affaires aux États-Unis.
Selon leur rapport What Directors Think paru le 12 février 2025, les conseils d’administration considèrent que le fait de s’exprimer sur des questions sociales dans le contexte actuel représente un risque important pour leur entreprise. Pour 85 % des administrateurs, il existe un risque plus élevé de perdre des clients en prenant position sur un sujet « dans le climat politique et social polarisé d’aujourd’hui ». Seulement 18 % d’entre eux estiment que le conseil devrait encourager les dirigeants à prendre la parole publiquement pour renforcer les points de vue et les valeurs de leur société. Par ailleurs, ils ne sont que 11 % à déclarer que l’élaboration ou la mise en œuvre de la stratégie de durabilité de l’entreprise est une priorité absolue, et que 2 % à penser qu’ils donneraient la priorité à la durabilité environnementale ou à l’expertise climatique s’ils étaient chargés de nommer un nouvel administrateur au conseil.
Ce recul touche aussi le secteur de l’investissement financier. Vanguard, l’un des plus grands gestionnaires de fonds au monde, revendique plus de 10 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion. Le 5 février 2025, la société a rendu publique sa nouvelle politique de vote pour les sociétés étatsuniennes de ses portefeuilles.
Vanguard « recherche [toujours] des conseils d’administration qui soient adaptés aux objectifs en présentant un éventail suffisant de compétences, d’expériences, de perspectives et de caractéristiques individuelles (telles que l’âge, le sexe et/ou la race/l’origine ethnique) ». Mais le gestionnaire de fonds ne précise plus explicitement que les conseils d’administration devraient « représenter la diversité des caractéristiques personnelles au sein du conseil, y compris, a minima, la diversité des sexes, de la race et de l’origine ethnique ». De même, il n’exige plus la divulgation de la race et de l’origine ethnique des administrateurs, mais une transparence « visant à fournir une compréhension des caractéristiques individuelles des administrateurs pour permettre aux actionnaires de comprendre l’étendue de la composition d’un conseil d’administration ».
Ces dernières années, les projets de résolution à l’ordre du jour des assemblées générales des sociétés étatsuniennes se concentrant sur la diversité des conseils semblaient avoir accéléré la nomination de femmes et de personnes de couleur en leur sein. Mais le mouvement pourrait désormais s’inverser.
Le spécialiste mondial en politique de vote Institutional Shareholder Services (ISS) a ainsi annoncé le 11 février qu’il n’inclurait plus les considérations de diversité de genre, raciale et ethnique dans ses recommandations de vote relatives aux conseils d’administration aux États-Unis. Outre le contexte législatif et légal, l’avertissement dont a fait l’objet ISS de la part de 21 procureurs généraux d’État en 2023 pourrait avoir influencé son choix. Cet avertissement suggérait que son soutien aux questions de DEI (diversity, equity, inclusion) et de climat dans les sociétés pourrait être vu comme une violation de son devoir consistant à prendre en compte les intérêts financiers de ses clients.